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Moquée par ses adversaires, simplifiée pour être mieux réfutée, la philosophie sceptique est rarement tenue pour un vrai projet philosophique. Pourtant, elle a eu une influence considérable sur l’histoire de la pensée. Quelques questions à Stéphane Marchand, auteur du Scepticisme.




Comment définir le scepticisme, en un mot ?

Dans le langage courant, on utilise le mot « scepticisme » autant pour désigner l’absence de certitude sur un sujet (c’est par exemple la position de l’agnostique qui dit « je ne sais ni si dieu existe ni s’il n’existe pas) que pour désigner une forme de conviction négative (par exemple, la position de l’athée qui dirait « je ne pense pas que dieu existe » ou « je suis sceptique sur l’existence de dieu »). Or ces deux attitudes ne sont pas équivalentes ; il faut donc commencer par un travail de clarification conceptuelle pour se mettre d’accord sur ce dont on parle.

Étymologiquement, le terme « scepticisme » est formé sur une racine grecque qui signifie la recherche, l’enquête, ce que l’on fait quand on n’a pas encore trouvé ce que l’on cherchait. D’un point de vue philosophique, le scepticisme, c’est la situation dans laquelle est l’esprit lorsque, sur un sujet donné, il n’a pas de certitude suffisante pour affirmer qu’il connaît ce sujet. Pour cette raison, le scepticisme est souvent rapproché de l’expérience du doute. Être sceptique, c’est donc douter, dans un sens très général ou ordinaire, ne pas savoir ou faire l’expérience de l’incertitude.

Si l’on accepte cette première caractérisation, alors il faut bien prendre conscience que les positions telles que l’athéisme, le climato-scepticisme…, ne sont pas des formes de scepticisme puisque ce sont des positions qui affirment quelque chose (« Dieu n’existe pas », « l’activité humaine n’a pas d’influence sur le réchauffement climatique », par exemple), ce sont des certitudes négatives en quelque sorte, qui parfois utilisent le doute pour affirmer quelque chose. Le scepticisme philosophique désigne une tout autre position : il s’agit de suspendre son jugement, c’est-à-dire de douter de la vérité autant que de la fausseté d’une thèse, ne pas être en état d’affirmer ou de nier la proposition dont on doute.

Peut-il dès lors y avoir une « philosophie sceptique » ?

En soi l’idée d’une philosophie qui doute n’a rien de paradoxal ; après tout un grand nombre de dialogues de Platon s’achèvent sur l’idée que l’objet de l’enquête n’a pas encore été trouvé et qu’il faut continuer à chercher la vérité. Ce qui peut paraître plus étonnant, en revanche, c’est qu’il puisse y avoir une philosophie dont le but n’est pas de sortir de cet état de doute mais de s’y maintenir. Or, il y a en philosophie ancienne des philosophes qui font de la suspension le but même de leur pratique philosophique : la Nouvelle Académie et la philosophie pyrrhonienne.

Selon la première – qui se développe au sein de l’Académie créée par Platon – les choses sont tellement obscures et insaisissables qu’il paraît sage de suspendre son jugement sur la nature de ces choses afin d’éviter de se tromper. Selon la seconde, la suspension du jugement est la clef d’une forme de bonheur : nous souffrons en effet de croire en la vérité de nos opinions, ce qui nous conduit à agir comme si ce que nous cherchons à obtenir allait nous rendre définitivement heureux et nous allons de déception en déception. Prendre une certaine distance par rapport à nos opinions, suspendre notre jugement, peut nous apporter – selon Sextus Empiricus, notre principale source de connaissance de ce mouvement – une forme de tranquillité de l’âme ; car selon les pyrrhoniens nous sommes finalement tous malades de nos opinions – et les philosophes même un peu plus que les autres….

Quel rapport l’histoire de la philosophie, à travers ses différents courants, entretient-elle avec la pensée sceptique ?

Le projet même d’une philosophie sceptique constitue un véritable problème pour ce qu’on appelle, par opposition, la philosophie dogmatique, et cela pour plusieurs raisons.

D’abord, parce que la philosophie sceptique s’élabore avant tout contre le dogmatisme. On trouvera donc dans le corpus sceptique un grand nombre d’arguments qui cherchent à réfuter toutes les positions dogmatiques existantes. Les textes de Sextus – les Esquisses Pyrrhoniennes notamment – témoignent de l’existence d’un véritable arsenal réfutatif contre les fondations de la philosophie dogmatique, l’idée que l’on puisse tirer une quelconque connaissance de nos impressions sensibles par exemple, ou que l’on puisse fonder théoriquement nos connaissances. Ces arguments – que la tradition appelle les tropes ou les modes sceptiques – constituent un véritable défi pour la raison, défi qui occupe encore la philosophie contemporaine, laquelle cherche différentes sortes de parades au scepticisme (logiques, pragmatiques, linguistiques, etc.).

Ensuite, il a été nécessaire pour un certain nombre de philosophes de réfuter précisément le scepticisme parce qu’il rendait impossible le mouvement même de développement de la philosophie. Saint Augustin, par exemple, a été tenté, avant sa conversion, par la position sceptique dont il montre bien qu’elle empêche la foi nécessaire selon lui à la compréhension. Si les sceptiques considèrent que rien n’est compréhensible, selon Augustin, c’est parce qu’au fond ils ne cherchent pas à comprendre, ils n’en ont pas le désir ; selon sa belle formule, les sceptiques désespèrent de la vérité. La réfutation du scepticisme devient donc nécessaire pour restaurer la possibilité même de désirer la vérité.

De la même façon, toute philosophie qui fait reposer ses premiers principes sur une forme d’évidence (sensible ou intellectuelle) se doit non seulement de montrer l’universalité de cette évidence, mais aussi d’expliquer comment il est possible que certains hommes se soient rendus aveugles à cette évidence. C’est le cas par exemple des épicuriens : Lucrèce montre que le sceptique se contredit lui-même en affirmant ne rien savoir, puisqu’il sait au moins qu’il ne sait rien (ce dont on peut, par ailleurs, discuter) ; de même Spinoza montre qu’on ne peut être sceptique qu’en paroles : la vérité porte en elle-même sa propre marque que personne ne peut nier en toute bonne foi. Dans un cas comme dans l’autre, le philosophe sceptique est réduit à une forme d’individu un peu malade qui se refuse à reconnaître l’évidence dont il fait pourtant l’expérience.

La philosophie dogmatique se doit de dépasser le scepticisme, parce que ce dernier menace les conditions mêmes de possibilité de l’exercice de la philosophie, du moins de la philosophie dans sa forme classique.

Quelles objections récurrentes ont été opposées au scepticisme ?

Il y a différentes réfutations qui reviennent régulièrement, à partir desquelles d’ailleurs se déploient de nouvelles formes de scepticisme de plus en plus sophistiquées. On a déjà évoqué l’une des réfutations les plus célèbres, celle de l’auto-contradiction. Il suffirait de réfléchir sur sa propre ignorance pour savoir quelque chose ; affirmer l’impossible connaissance des choses, c’est déjà connaître quelque chose. La version du scepticisme proposée par Sextus Empiricus est particulièrement attentive à produire une position qui résiste à cette objection : à la différence du scepticisme académicien, selon Sextus, le scepticisme pyrrhonien n’affirme rien, pas même que les choses ne sont pas connaissables, mais suspend son jugement sur la nature des choses. Il n’affirme ni ne nie rien. Il se contente de dire ce qui lui apparaît subjectivement, son incapacité à juger de la nature des choses et la relative tranquillité qui accompagne cet état. L’opération de la réflexivité appliquée au scepticisme n’amène pas à une contradiction ; au contraire, elle permet de produire un scepticisme au carré, où les énoncés sceptiques se neutralisent et se détruisent eux-mêmes.

Une autre objection fondamentale est celle de l’inaction. Cette objection prend plusieurs formes : qu’il s’agisse d’affirmer que le sceptique est incapable d’aucune forme d’action, parce qu’il est nécessaire d’avoir des croyances pour agir, ou qu’il est incapable d’aucune action humaine parce que celle-ci suppose d’avoir des préférences, des idées et des désirs sur lesquels on réfléchit, ou encore qu’il est incapable d’aucune action morale, parce que cette dernière demande de donner son adhésion à des principes moraux, ce dont le sceptique est par définition incapable. Là encore, les différentes formes de scepticisme ont développé des stratégies pour montrer que l’action demeure possible en contexte sceptique. Le modèle de l’action animale permet de montrer qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des croyances – du moins les formes conscientes et articulées de croyance qu’on prête à l’homme – pour expliquer l’action. De même, le fait que le sceptique suive ce qui lui apparaît (le phénomène) permet d’expliquer que l’on peut être sceptique, tout en ayant des désirs, des idées, et même vivre en société, suivre des règles, etc.

Il n’y a au fond que l’objection morale qui ne trouve pas de réponse, ce qui est d’ailleurs tout naturel. Si agir moralement c’est agir selon des principes dont on considère qu’ils sont universellement bons, alors il n’y a rien d’étonnant à ce que le sceptique ne puisse agir moralement puisqu’il doute précisément de l’existence de tels principes. Mais la moralité dépend-elle vraiment de la connaissance de principes universels ? On trouve chez Sextus Empiricus l’idée selon laquelle la moralité des agents ne doit pas se juger à l’aune des principes qu’ils suivent ou reconnaissent comme vrais, mais bien plutôt à l’aune de ce qu’ils font ; et de ce point de vue il n’y a pas de différence entre un philosophe moral, un savant, et n’importe qui. Au contraire, ce que Sextus appelle l’homme de la vie quotidienne pourrait constituer un modèle pour une action qui ne s’appuie pas sur des opinions toutes faites, mais sur l’expérience et un certain sens de l’observation.

Pourquoi revenir aujourd’hui à l’étude de la pensée sceptique ?

Outre l’intérêt historique de l’étude d’un mouvement qui a eu une influence considérable sur l’histoire de la pensée, le retour au scepticisme antique permet de voir une autre façon de faire de la philosophie. Pour les sceptiques de l’antiquité, le travail philosophique ne consiste pas à bâtir de grandes interprétations du monde, ni même à trouver une solution universelle à nos malheurs collectifs ou individuels. Au contraire, ces sceptiques et notamment les néo-pyrrhoniens soulignent le danger, la souffrance et la déception qui accompagnent ces grandes théories philosophiques. À la place, ils mettent en œuvre une pratique philosophique qui consiste à mettre à plat les désaccords intellectuels, à les décrire et à essayer de comprendre ce qui les fonde. En ce sens c’est d’abord une salutaire école d’esprit critique contre les dangers du fanatisme produit par l’opinion certaine d’elle-même, de toute action ou de toute pensée menée au nom du Bien, ou de la Vérité. Ainsi nous donne-t-il des pistes pour continuer à agir ou à penser dans l’incertitude.
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