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Pour la parution de La philosophie du kôdô. Une esthétique japonaise des fragrances, Chantal Jaquet nous donne un avant-goût de cet art olfactif si particulier, à la découverte d'un tabou de la philosophie occidentale.



Qu’est-ce que le kôdô (en un mot) ?

Le kôdô désigne littéralement la voie () des fragrances ou de ce qui est odorant (). Il consiste en une rencontre où les participants se réunissent pour apprécier les parfums de bois aromatiques précieux dont de fines lamelles sont chauffées pour mieux exhaler leur senteur dans un récipient qui circule de main en main. Cette rencontre, associée à un thème ou un poème, obéit à des codes et à une gestuelle précise qui varient selon les écoles. Dans un premier temps, elle prend le plus souvent la forme de l’« écoute », selon la formule consacrée, d’une ou plusieurs fragrances à mémoriser, nommément choisies par un maître, et dans un second temps, elle consiste à identifier une combinaison de fragrances circulant en ordre aléatoire.

Peut-on parler d’« art » du kôdô ?

Le kôdô n’est pas un art au sens classique du terme, parce qu’il ne repose pas sur la création d’une œuvre originale susceptible d’être contemplée et appréciée pour sa beauté artistique. S’il implique la maîtrise de règles, une forme d’habileté technique et une grande sagacité pour discerner les parfums des bois aromatiques, il ne répond pas aux canons occidentaux de l’œuvre d’art. Les fragrances choisies ne sont pas inventées par le maître, elles sont produites par la nature, qui est la grande artiste.
On a toutefois affaire à un art de la composition, qui mobilise un imaginaire olfactif combinant parfum et poésie. Bien qu’il ne repose pas sur des formes solides et durables, le kôdô peut être assimilé à un art en mouvement, fluide et odorant, ce qu’indique bien du reste le terme de voie. En effet, le caractère fugace et périssable des fragrances n’est pas nécessairement rédhibitoire, pour peu que les critères de l’art soient reconsidérés et élargis. L’émergence au XXe siècle d’un art éphémère, à travers les performances et les installations, a ainsi conduit à redéfinir les contours de l’œuvre et à sortir du cadre étroit d’une esthétique fondée sur la beauté pérenne. Marqué par le bouddhisme zen, le kôdô valorise l’éclat de la présence dans l’impermanence et il célèbre la magnificence des fragrances dans l’instant d’une rencontre unique à laquelle les invités prêtent leur concours pour élaborer une œuvre commune mêlant parfum et poésie.
On peut donc en ce sens parler d’une forme d’art qui s’apparenterait aux happenings dans l’esthétique contemporaine. Cet art est de nature combinatoire non seulement parce qu’il donne à sentir une composition aromatique, mais parce qu’il associe parfums de bois à la poésie et implique la collaboration des invités qui accomplissent de concert une œuvre liée.

À quoi renvoie l’idée de « voie » des arts au Japon ?

La voie des arts (geïdô) regroupe l’ensemble des arts martiaux et des arts traditionnels japonais, la cérémonie du thé, les arrangements floraux, la calligraphie, ainsi que la poésie, le théâtre, la peinture. Elle repose sur une approche holiste de l’esthétique, inséparable de la méditation et de l’éveil inhérents au Tao. L’idée de voie met l’accent sur le mouvement et le chemin à parcourir pour pouvoir accomplir un geste, maîtriser une technique ou une manière de procéder. Malgré leur singularité, les arts sont unis, car ils visent la plus haute perfection possible en harmonie avec celle de l’univers et suivent la voie pour l’atteindre grâce à la répétition et l’intériorisation de gestes. Chaque art constitue un entraînement à la voie et confère une forme de maîtrise dans les autres, de sorte qu’il faut les pratiquer de concert, comme le faisaient les maîtres de sabre.

Que signifie faire la philosophie d’un art ?

Faire la philosophie d’un art implique de comprendre son mode de constitution, ses visées et ses catégories, afin de dégager sa spécificité et de mettre au jour le type d’esthétique qu’il véhicule. C’est pourquoi la spéculation devait d’abord reposer sur une approche historique du kôdô, sur ses origines, ses modalités d’invention, puis analyser ses courants, ses écoles et ses évolutions au cours des siècles. À partir de cette histoire raisonnée, il devenait possible de se pencher sur la nature de l’esthétique des fragrances et sur sa relation avec les autres arts, comme la voie du sabre, la voie du thé et sa liaison consubstantielle à la poésie.
Le kôdô est d’emblée opaque, non seulement parce qu’il relève d’une culture étrangère, mais parce qu’il est hermétique à la plupart des Japonais eux-mêmes qui ignorent jusqu’à son existence, en raison de son caractère élitiste et extrêmement sophistiqué. Il suppose donc l’élaboration de principes méthodologiques et de grilles d’analyse pour pouvoir pénétrer dans un monde lettré étranger et le rendre intelligible sans le réduire et gommer sa singularité.

Qu’implique faire la philosophie d’un sens ?

L’élaboration d’une philosophie ayant pour objet un sens, quel qu’il soit, présuppose une rupture avec l’évidence commune, car elle implique un effort pour penser de façon distincte et séparée ce qui se donne sous la forme d’une expérience de synesthésie dans laquelle les perceptions sensorielles sont indissolublement mêlées. Il s’agit donc de créer un objet de pensée et de l’appréhender à travers des concepts. L’obstacle épistémologique majeur auquel on se heurte en pareil cas est de spéculer sur le sens en question sans l’intellectualiser, manquant de restituer sa puissance singulière, sa matérialité et son épaisseur. Il s’agit donc de se mettre à l’écoute de ce qu’il exprime, d’ajuster les catégories de pensée et de les faire travailler. Dans le cas de l’odorat, la difficulté est redoublée par le caractère invisible et évanescent de l’objet sensible qui se prête mal à une saisie conceptuelle.

Pourquoi cet art a retenu votre attention ?

La plupart du temps, la philosophie occidentale a accordé peu de crédit à l’odorat et l’a considéré comme un sens faible, primitif, incommode ou immoral, à la différence de la vue et de l’ouïe. Pourtant, certains philosophes, comme Héraclite, Empédocle, Lucrèce, ou encore Nietzsche, qui proclame : « tout mon génie est dans mes narines », sortent du lot et prennent appui sur des modèles olfactifs incarnés par la figure du sagace humant le parfum de la vérité ou la puanteur du mensonge. Mon objectif a été de briser ce silence olfactif pour tordre le cou aux préjugés et montrer le rôle décisif de l’odorat dans la constitution de la mémoire et de l’affectivité, ainsi que dans la construction de l’identité et de l’altérité. Philosophie du kôdô s’inscrit dans le prolongement de deux précédents ouvrages : Philosophie de l’odorat, (PUF, 2010) dans lequel il s’agissait de prendre la mesure de la puissance du nez en construisant une anthropologie, une esthétique et une philosophie olfactives et L’art olfactif contemporain (Garnier, 2015), qui s’efforce de faire le point sur les nouvelles pratiques mono-sensorielle ou multi-sensorielles susceptibles de promouvoir une esthétique olfactive dépassant le simple usage hédoniste des parfums.
Le kôdô repose sur une culture raffinée de l’odorat qui confère à ce sens une puissance esthétique sans équivalent. Il donne toutes ses lettres de noblesse au nez et prouve qu’il est capable de se hisser à la hauteur des autres organes sensoriels grâce à l’existence d’un art célébrant la beauté fugace des fragrances. Le kôdô élargit le champ des possibilités olfactives, au-delà des voies traditionnelles de la parfumerie, en cessant de cantonner l’odorat à ses fonctions vitales, hygiéniques ou cosmétiques. Il enrichit ainsi l’imaginaire humain en remettant en cause l’idée que l’odorat est un sens faible, inférieur et grossier.
Une philosophie du kôdô prouve qu’un art olfactif raffiné est non seulement possible mais réel et elle incite à renouveler les canons esthétiques pour explorer la puissance artistique des odeurs et les combinaisons sensorielles sans préjugés.

Qu’est-ce que la confrontation à cet art étranger révèle de notre culture occidentale ?

La confrontation avec le kôdô amène à remettre en question la construction des catégories de pensée sur lesquelles prend appui notre réflexion et à prendre conscience de leur caractère spatio-temporellement déterminé. Elle invite notamment à revenir sur la distinction et la séparation nette entre art, religion, philosophie, qui n’ont pas cours au Japon. La voie des fragrances est tout autant une forme de sagesse, de méditation métaphysique, qu’une démarche esthétique. Elle révèle a contrario la hiérarchie des valeurs occidentales, comme le primat de la vue et de l’ouïe sur l’odorat, l’attachement au durable et à l’éternel plutôt qu’au fluide et à l’évanescent, ou encore le prix accordé aux mots et à la précision, plutôt qu’au silence, au flou et au vaporeux.
En montrant qu’il est possible de développer une culture savante du nez, la voie des fragrances révèle l’indigence de notre rapport à l’odorat, limité le plus souvent à son rôle de sentinelle du danger, de gardien de l’hygiène ou au jeu du bien-être et de la séduction grâce aux charmes des parfums. Bien qu’aujourd’hui l’essor de la parfumerie d’art et l’utilisation des odeurs dans les œuvres éphémères, les performances, les pièces de théâtre, les concerts et les installations viennent briser ces limites et inventer un nouveau rapport au nez, l’odorat, dans la culture occidentale, reste tributaire d’un désir d’aseptisation, qui conduit à désodoriser le monde plutôt qu’à accueillir ses effluves embaumés.

Y-a-t-il un rapport au temps propre au kôdô ?

Le kôdô suppose une forme de soustraction au temps et à son cortège de pensées parasites. Il invite à faire le vide pour se concentrer sur l’écoute des fragrances et à se rendre disponible à l’instant et à la présence des autres. Le rapport au temps est vécu sous la forme de la célébration d’un moment unique, ici et maintenant. Le kôdô est l’expression d’une sensibilité à la fulgurance des choses, à leur surgissement et à leur déclin. On a affaire à une temporalité marquée par le devenir et l’impermanence qui incite à la jouissance présente, non par crainte de la perte, mais par amour de la beauté amère des choses qui vont poindre et puis mourir. Saisir la magnificence dans l’impermanence, tel est le maître-mot.

Peut-on découvrir et pratiquer le kôdô en France ?

Des démonstrations de kôdô et des conférences à destination du grand public ont lieu en France et se multiplient depuis quelques années, notamment à la Maison de la Culture du Japon, aux Musée Guimet et Cernuschi à Paris, ou au Musée international de la parfumerie à Grasse. Les deux grandes écoles japonaises de kôdô, l’école Oie, héritière de la tradition aristocratique, et l’école Shino, héritière de la tradition guerrière, ont à cœur de faire découvrir la voie des fragrances et d’organiser des rencontres pour initier le public. Un groupe d’amateurs rattachés à l’école Shino se réunit régulièrement en ateliers dans les locaux de la firme Nippon Kodo et une association française de kôdô a été fondée en 2018.


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