Le site de la Librairie Philosophique J. Vrin utilise des cookies afin de vous offrir le meilleur des services.
En continuant sur notre site, vous acceptez notre politique de confidentialité.

Je comprends

retour au site éditions VRIN
 

PARUTION

les nouveautés Vrin

A l'occasion de la parution de son ouvrage "Cinéthique", nous avons pu nous entretenir avec Hugo Clémot. Ce que la philosophie doit au cinéma, ce que le cinéma dit de la morale, c'est ce dont il est question ici.


Pouvez-vous retracer brièvement les liens entre philosophie et cinéma ?

D’un point de vue conceptuel, les philosophes ont souvent adopté une position de surplomb vis-à-vis du cinéma, le considérant comme une pratique ayant à justifier sa valeur et même son existence. Il est cependant une autre approche qui consiste à se laisser instruire par ce que nos expériences de certains films qui comptent pour nous pourraient nous apprendre à propos du monde ou de nous-mêmes : plutôt que de philosopher au-dessus du cinéma ou sur le cinéma, on préfère philosopher avec ou d’après le cinéma, l’expression « d’après » signifiant qu’il ne s’agit pas seulement d’être attentif aux pensées qui se déploient dans le film, comme on peut rapporter la pensée d’un individu en disant ce qui est vrai « d’après lui », mais aussi de considérer qu’il n’est plus possible de philosopher sur l’art comme avant – « après » ou depuis que le cinéma est l’art le plus populaire, comme on ne peut vraisemblablement plus philosopher sur l’histoire comme avant – « après » Auschwitz. L’une des transformations de la philosophie ainsi induites par le cinéma est de préférer partir d’une « lecture » philosophique de certains films qui est une tentative pour décrire l’expérience subjective que l’on en fait plutôt que de ne se servir des films que comme des exemples pour illustrer l’argumentation qui soutient la théorie philosophique que l’on tâche de défendre.
D’un point de vue historique, les relations entre philosophie et cinéma sont complexes et fécondes. S’il existe de bons ouvrages sur la question, j’essaie de montrer dans mon livre, en partant de l’exemple de Wittgenstein, l’intérêt d’un projet de recherche encore à mener qui porterait sur l’influence plus ou moins souterraine du cinéma sur les philosophes du XXe siècle.

Comment définiriez-vous le terme « cinéthique » ? Qu’est-ce que l’éthique, et en quoi se distingue-t-elle de la morale (brièvement) ?

Dans ce livre, je soutiens que la contribution du cinéma à la réflexion morale n’est pas seulement de rendre plus concrètes les notions abstraites des théories éthiques, mais surtout de nous révéler des traits importants de l’expérience morale ordinaire à côté desquels l’éthique philosophique a tendance à passer. J’utilise donc le terme « cinéthique » pour désigner indifféremment l’éthique d’après le cinéma ou encore la morale que peuvent nous enseigner les films.
Je ne vois pas de raison particulière de distinguer l’éthique de la morale, deux termes qui nous viennent des racines grecque et latine de la langue française et qui désignent tous deux des expériences au cours desquelles notre sens de ce qu’il est important de dire (ou de ne pas dire) et de faire (ou de ne pas faire) est mobilisé. Il est tentant de penser que la tâche de la philosophie morale est de proposer une théorie cohérente des valeurs qui nous permette ensuite de distribuer systématiquement éloges et blâmes. Il se pourrait pourtant qu’à se consacrer à la tâche d’explication et de justification des phénomènes moraux, on néglige l’étape de description de nos expériences éthiques.

Comment l’expérience cinématographique peut-elle participer à la vie morale du spectateur ?

Si la question des modalités précises de l’influence morale du cinéma sur le comportement des spectateurs se pose toujours, certains phénomènes semblent témoigner de ce que le cinéma peut jouer un rôle dans la construction sociale de certaines façons humaines de se conduire. Dans mon livre, je cite le grand ethnologue Marcel Mauss qui, au moment de justifier sa découverte de ce qu’il appelait les « techniques du corps », rapportait une anecdote personnelle qui l’avait amené à conclure que « les modes de marche américaine, grâce au cinéma, arrivaient chez nous » (Sociologie et anthropologie, 1966).  Reprenant un terme d’Alain Roger dont on use en esthétique, je propose de parler à ce propos d’« artialisation » cinématographique des conduites humaines.
Lorsqu’on l’évoque d’ordinaire, l’influence du cinéma est plutôt conçue comme pernicieuse. En fait, elle porte essentiellement sur l’impact supposé des représentations cinématographiques de la violence et de la sexualité. Je soutiens cependant que cette influence morale du cinéma peut être bénéfique à condition de pratiquer l’exercice spirituel de la lecture éthique de films (ou lecture cinéthique). Conformément à la conception thérapeutique de la philosophie antique, il s’agit de considérer la description de l’expérience subjective d’un film important pour soi comme l’occasion d’une transformation qui passe par la remise en question de ses conceptions et ouvre ainsi à la possibilité d’une amélioration.

Pouvez-vous donner un exemple de « philosophie avec le cinéma » (et définir l’expression) ?

On ne saurait probablement donner meilleur modèle de l’aventure en quoi l’enquête cinéthique menée dans ce livre voudrait consister que la découverte que fît Stanley Cavell lorsqu’il essaya de retrouver son expérience cinématographique passée en cherchant à trouver les raisons du plaisir pris et de l’importance accordée à une série de films hollywoodiens classiques appartenant à un genre cinématographique qu’il a baptisé du nom de comédies du remariage : New York-Miami (It Happened One Night, 1934) de Frank Capra, Cette sacrée vérité (The Awful Truth, 1937) de Leo McCarey, Indiscrétions (The Philadelphia Story, 1940) et Madame porte la culotte (Adam’s Rib, 1949) de George Cukor, Un cœur pris au piège (The Lady Eve, 1941) de Preston Sturges, La Dame du vendredi (His Girl Friday, 1940) et L’impossible Monsieur Bébé (Bringing Up Baby, 1938) de Howard Hawks. Les lectures conduites dans son deuxième livre sur le cinéma, À la recherche du bonheur (1981) , l’ont en effet amené à identifier des ressemblances frappantes entre ces sept films, parmi lesquelles on trouve le fait qu’ils montrent des couples entretenir une conversation animée au cours de laquelle est posée, de façon radicale, la question de savoir comment vivre ensemble, c’est-à-dire aussi s’il faut le faire, s’il vaut toujours, parfois ou jamais la peine de consacrer sa vie à l’autre. Réfléchissant quelque temps plus tard aux ressources que la philosophie morale pourrait fournir à ces couples ou aux spectateurs qui se sentiraient concernés par la question, Cavell s’aperçut qu’elles étaient bien rares, si l’on s’en tient en tout cas aux deux courants principaux de la pédagogie philosophique professionnelle, à savoir l’utilitarisme et le kantisme. En effet, les couples de ces films ne conçoivent pas le remariage comme le résultat d’un calcul où le plaisir d’être ensemble l’emporterait tout compte fait sur la peine d’être seul ou avec un(e) autre, ni comme relevant d’un devoir — très imparfait — de se marier quand on en a la possibilité. Leurs conversations n’évoquent jamais ces principes, mais ne cessent en revanche de poser « la question de savoir qui ils veulent être et ce qu’ils veulent être ensemble et dans quel genre de monde ils veulent vivre, en gros s’ils sont fidèles à eux-mêmes en se cherchant l’un l’autre » (« What Becomes of Thinking on Film? », Film as Philosophy, R. Read et J. Goodenough (dir.), Palgrave Macmillan, 2005). 
Que les théories morales classiques n’offrent pas les ressources conceptuelles pour penser une question aussi caractéristique de la vie de couple ordinaire montre assez la nécessité pour les philosophes d’échapper à « une cécité philosophique » (C. Diamond, « Passer à côté de l’aventure », L’esprit réaliste, P.U.F, 2004)) aveugle à son propre aveuglement et de s’ouvrir à d’autres formes d’expression de la pensée éthique. C’est ce que fit Cavell en découvrant chez Emerson des outils d’analyse et en réalisant que les questions que se posent ces couples sont exactement celles que son perfectionnisme moral nous demande de nous poser.
Les lectures cavelliennes de films constituent les premiers échantillons d’une pensée éthique d’après le cinéma qui soit consciente d’elle-même et qui ait confiance en ses pouvoirs de transformation. Elles offrent le modèle de la pratique cinéthique que mon livre appelle de ses vœux et à laquelle il aimerait contribuer par d’autres tentatives pour décrire ce que des lectures de films particuliers qui importent pour leur spectateur pourraient révéler de ce qui compte pour lui d’un point de vue moral.


  PARUTION
les acquisitions du mois
les nouveautés Vrin
le choix du libraire
nos vitrines

ACTUALITÉ
nos meilleures ventes
les événements – colloques
les rencontres – interviews
la revue de presse

LA VIE DU LIVRE
les livres à paraître
des livres à redécouvrir
nos livres d'occasion

SE DOCUMENTER
les programmes de concours
nos bibliographies thématiques
panorama de la philosophies
portraits de philosophes
Archives – Podcast

LIENS
sites des auteurs
sites des diffusions
sites institutionnels

PRÉSENTATION DE LA LIBRAIRIE
Présentation du blog
Nos services et contacts
Historique de la librairie
Découverte de nos rayons

Tout

LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN

PLAN DU SITE

6, place de la Sorbonne
75005 PARIS - FRANCE

Tel: +33 (0)1 43 54 03 47
Fax: +33 (0)1 43 54 48 18
SARL au capital de 360 000 €
RCS PARIS B 388 236 952


La librairie est ouverte
du mardi au vendredi de 10h à 19h
le lundi et le samedi de 10h30 à 19h
  Accueil
Blog
Nouveautés
A paraître
Collections

© 2018 - Contacts | Mentions légales | Conditions générales de vente | Paiement sécurisé